Wednesday, 2 September 2015

Au Liban, le désespoir des réfugiés syriens

Les Syriens exilés dans le pays ne croient plus à une fin rapide des combats qui ravagent leur pays

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A quoi bon parler ? ", demande Jomoua Safieddine, réfugié de la région de Homs, tout en déroulant le fil de son exil à Ras Baalbek, un village proche de la Syrie, où le bruit de combats dans la montagne voisine entre l'armée libanaise et des groupes djihadistes syriens résonne régulièrement en cet été. Qu'y a-t-il de son quotidien de misère, dans ce coin de la Bekaa, qui ne soit pas connu – les heures passées à tuer le temps, la vie suspendue aux aides, la déscolarisation des enfants – et qui " ne suscite pourtant que l'indifférence " ?S'il parle, c'est peut-être pour eux, ses quatre enfants âgés de 5 à 14 ans, dont il ne cesse de répéter que ce n'est " pas leur faute " s'ils en sont réduits à cette vie qui lui fait " honte ". " Notre sort est celui de tous les réfugiés syriens : la vie s'est arrêtée ", glisse cet ancien restaurateur de 39  ans. Il loge dans une petite maison accolée à un champ de tournesols, prêtée en échange de travaux agricoles.

Les Syriens chassés par le conflit, installés pour la plupart dans les pays frontaliers, ont dépassé le seuil des 4  millions, selon les Nations unies. Au Liban, leur nombre est resté relativement stable depuis l'hiver – près de 1,2  million de réfugiés enregistrés auprès du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), auxquels s'ajoutent ceux qui ne se sont pas déclarés, plusieurs dizaines de milliers selon des estimations. Beyrouth, inquiet de cet afflux qui constitue près d'un quart de la population, a fermé ses portes. Pour les réfugiés déjà présents, les conditions se dégradent.
" Les Syriens sont en train de devenir fous. Et personne ne voit le bout de la guerre ", constate Imad Mattar, un paysan de 41  ans originaire de Joussiyeh, un village proche du Liban " qui n'est plus qu'un champ de ruines, transformé en zone militaire ". Après avoir fui il y a trois ans, il vit dans l'angoisse de recevoir un texto lui annonçant que sa famille ne recevra plus l'aide alimentaire prodiguée par les Nations unies : " Avec 13  dollars mensuels - 11,50  euros - par personne, on peut à peine acheter assez de pain. Mais sans cette somme, on ne pourrait plus se nourrir. "
" Immigration " masquée Faute de fonds suffisants – et à cause de frais de gestion élevés, soulignent ses critiques –, les Nations unies ont réduit depuis juillet le montant de l'aide à 13,50  dollars (12,40  euros), soit la moitié de la somme qui était versée aux réfugiés en  2014 par le Programme alimentaire mondial (PAM). C'est la seconde coupe depuis janvier. Il n'y en aura pas d'autres, affirme-t-on. Mais la stratégie est claire : réduire le nombre de bénéficiaires. Depuis janvier, plus de 100 000 ont déjà été rayés des listes du PAM au Liban. Dans la région de la Bekaa, qui abrite un tiers des déplacés au Liban, les Syriens assurent que l'aide des ONG diminue aussi.
Imad Mattar vit près de Ras Baalbek. Il prêterait bien ses mains calleuses à un petit boulot dans les champs ou le bâtiment. Mais en théorie, il n'en a plus le droit, et en pratique, les propositions manquent, se désole-t-il. Depuis le début de l'année, les réfugiés syriens doivent assurer qu'ils ne travaillent pas pour pouvoir renouveler leurs papiers. Ceux qui ne sont pas enregistrés auprès du HCR peuvent exercer un emploi, à condition d'avoir un kafil, un garant devant les autorités, ce qui est loin d'être simple.
Il n'existe pas de statistiques pour mesurer l'impact de ces mesures. Mais le nombre de Syriens sur le marché du travail a diminué, selon plusieurs sources, car ils ont peur d'être appréhendés. C'est l'effet recherché, pour décourager " l'immigration " masquée, selon plusieurs ministres aux propos teintés de populisme, derrière la vague de réfugiés. " Les forces de l'ordre viennent contrôler les échoppes le long de la route ", affirme Ibrahim, ancien fermier de 41  ans originaire de la région de Qoussair. Il tient la caisse d'un snack en contrebas de Ras Baalbek, devant lequel passent minibus bondés et transports militaires. " Ne pas être en règle, c'est risquer d'être brièvement arrêté, ou de recevoir un avertissement – qui oblige à se régulariser ou à quitter le territoire –, même s'il sera ignoré. "
" Mettre de l'ordre " Jomoua Safieddine a envoyé son fils de 10  ans dans une bourgade voisine, pour qu'il y passe l'été avec ses cousins et sa grand-mère. Le père, lui, n'a plus vu ses proches depuis des mois : il ne quitte pas Ras Baalbek, de peur des barrages, car ses papiers ne sont pas en règle. Selon les nouvelles directives, Jomoua Safieddine devrait se présenter tous les six mois à la sûreté générale (la branche sécuritaire chargée des étrangers). Pour être en règle, il lui faudrait aussi payer chaque année 200  dollars (177  euros) par adulte. Il relève aujourd'hui la " pression " sur les réfugiés.
Beyrouth soutient qu'aucun déplacé, même sans papiers, ne sera expulsé en Syrie. Tout en affirmant sa volonté de réduire le nombre de réfugiés. Imad Mattar secoue la tête ; il ne connaît personne qui songe à rentrer " au milieu des ruines, ou des combats ". Vu par Hicham Arja, le maire de Ras Baalbek, localité qui impose un couvre-feu le soir aux réfugiés, les nouvelles mesures ont permis de " mettre de l'ordre ". Il n'a pas de chiffres à l'appui, mais il l'assure : les " personnages louches " ont quitté le village, pour s'enfuir vers le no man's land frontalier. M.  Arja est persuadé que Ras Baalbek, qui abrite 500 familles syriennes, " tiendra encore deux ou trois ans. Plus, c'est un poids trop lourd pour les infrastructures, et on craint de se retrouver, nous Libanais, en minorité, comme à Ersal - une localité voisine où ont éclaté des combats en  2014 entre armée libanaise et djihadistes syriens - où la situation a fini par dégénérer ".
Dans un pays qui a généreusement ouvert ses frontières jusqu'à l'automne 2014, par solidarité, et par absence de politique d'accueil aussi, les réfugiés voient les rapports se détériorer avec leurs hôtes. On les accuse de se plaindre sans cesse, de mentir sur leur activité puisqu'ils " survivent " malgré la baisse des aides. Les Libanais les plus alarmistes redoutent une explosion démographique. Les Syriens se sentent de plus en plus vulnérables. " Le peuple syrien est à genoux, humilié. Qu'ajouter de plus ? ", demande Imad Mattar.
Laure Stephan

A Damas, combats entre l'Etat islamique et factions rebelles

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L'Etat islamique (EI) a lancé l'offensive sur Al-Kadam, un quartier sud de Damas, la capitale syrienne, contre des positions tenues par l'opposition au régime du président -Bachar Al-Assad. Après la prise par les combattants djihadistes de deux rues à la lisière du quartier au cours du week-end, de violents combats les opposaient toujours, mercredi 2  septembre, aux factions rebelles islamistes, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), basé à Londres. Les djihadistes sont venus depuis Hajar Al-Aswad, une localité jouxtant Al-Kadam au sud, qu'ils occupent depuis juillet  2014.
Depuis son expulsion de la Ghouta orientale, la banlieue est de Damas, l'EI utilise cette localité comme base pour lancer ses attaques contre la capitale, place forte du régime. Encore peu implanté à Damas, le groupe djihadiste multiplie, depuis le printemps, les assauts sur les quartiers sud. En avril, les djihadistes avaient tenté de s'emparer du camp adjacent de réfugiés palestiniens de Yarmouk. Ils en ont été repoussés partiellement au terme de violents combats avec les militants palestiniens. L'EI avait aussi kidnappé deux rebelles d'Al-Kadam et les avait décapités à Hajar Al-Aswad.
" Ils se battent entre eux " Le quartier d'Al-Kadam était relativement calme depuis l'entrée en vigueur d'une trêve entre rebelles et forces du régime, il y a un an. Les forces loyales au président -Bachar Al-Assad suivent avec attention l'offensive djihadiste sur ce quartier, où passe la route stratégique qui relie la capitale syrienne au sud du pays. " Nous sommes très contents qu'ils se battent entre eux, mais nous sommes très vigilants afin de réagir s'ils avançaient vers les secteurs tenus par le gouvernement ", a commenté une source de sécurité syrienne.
A Palmyre, à 200 kilomètres au nord-est de Damas, les djihadistes de l'EI, maîtres de la ville depuis mai, ont rasé le temple de Baal. Les Nations unies ont confirmé la destruction de ce joyau monumental de la cité antique, l'ancienne Tadmor construite, dit la Bible, par Salomon. Les deux photos satellite prises les 27 et 31  août montrent que le sanctuaire principal dédié à Baal – le " seigneur " en langue sémitique – a été totalement rasé, à l'exception de l'encadrement de pierres de l'entrée principale.
Après la décapitation en place publique, le 18  août, de Khaled Al-Asaad, 83  ans, l'ancien directeur du site archéologique, puis la destruction, le 23  août, du petit temple de Baalshamin, divinité secondaire, l'Unesco a condamné un nouveau " crime de guerre ".
Hélène Sallon

En Irak, défilés de rue et luttes de pouvoir au sommet

Les rivalités sont exacerbées par un vaste mouvement de contestation

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ABagdad et dans les grandes villes chiites d'Irak, chaque vendredi, depuis cinq semaines, on manifeste sans faiblir. Un cycle de protestations populaires, non affiliées à des partis, aux accents séculiers et nationalistes, ne cesse de monter en intensité. Cette contestation met en danger l'ensemble de la classe politique irakienne, dont les manifestants conspuent la corruption et l'inefficacité. Elle ravive également les rivalités entre les formations chiites et inquiète leur tuteur iranien.
Ces Irakiens, très jeunes pour la plupart, ont commencé à protester le 31  juillet, par plus de 50 degrés à l'ombre, contre l'approvisionnement en électricité erratique du pays, donc des climatiseurs et des ventilateurs.
" Au nom de la religion, ils nous ont volés ", est le slogan fondateur du mouvement. Ce mot d'ordre vise les partis religieux, notamment Al-Dawa, du premier ministre, Haïder Al-Abadi, et de son prédécesseur, Nouri Al-Maliki, accusé d'avoir laissé s'écrouler l'Etat entre 2006 et 2014. Depuis peu, des manifestants crient aussi : " Irak libre, libre ! Iran dehors, dehors ! " Fait inédit,certains ont détruit des portraits de l'ayatollah Ali Khamenei, le Guide suprême iranien.
Vendredi, le chef politico-religieux Moqtada Al-Sadr a lancé ses partisans dans les manifestations. Le parrain du mouvement Ahrar, qui recrute parmi les déshérités de la majorité chiite, attise un discours arabe nationaliste et réfractaire aux diktats de l'Iran. Ses électeurs ont rejoint, souvent habillés de noir, la foule de Bagdad arborant le drapeau irakien et les partisans des milices chiites combattant actuellement l'Etat islamique (EI), qui ont tenté de se greffer sur le mouvement début août.
Profitant de la colère des manifestants contre l'ancien premier ministre Nouri Al-Maliki – symbolisée par le slogan " Au revoir, Nouri Al-Maliki ! " –, M.  Abadi a supprimé le poste de vice-président de son prédécesseur et rival. C'était le premier pas d'un vaste plan de réforme, de lutte contre la corruption et de déconfessionnalisation de l'Etat, validé par le Parlement, le 11  août, sous la pression de la rue.
Ces manifestations, et les encouragements que leur renouvelle chaque semaine depuis le 7  août l'ayatollah Ali Al-Sistani, la plus haute autorité religieuse chiite d'Irak, ont donné à M.  Abadi, en poste depuis un an, un mandat inespéré pour affirmer son autorité. Mais le calendrier de sa réforme annoncée de façon spectaculaire est vague, ses exécutants et ses procédures mal définis. Dans les provinces, seuls des fonctionnaires de rang moyen ont été démis. A Bagdad, des ministères redondants ont été supprimés.
Pression iranienne Autre handicap : le mouvement de M. Sadr, actif dans les manifestations, a participé au gouvernement Maliki, ainsi qu'à celui en place, avec un poste de vice-président, supprimé lui aussi, et visé par des accusations de corruption. " Abadi est très isolé dans son propre parti, estime Hosham Dawod, anthropologue au CNRS. Il sait que, s'il fait passer ses réformes en concertation avec les formations politiques, elles n'aboutiront jamais. " Dans le même temps, les partis " ont peur de voir la rue se radicaliser ", dit-il.
Nouri Al-Maliki, secrétaire général du parti Dawa, n'a pas dit son dernier mot. Il pourrait mobiliser son appareil contre M. Abadi. Il conserve également le soutien de Téhéran, où il a été invité le 17  août. Il y a rencontré le conseiller du Guide Ali Akbar Velayati. L'ex-homme fort de l'Irak est cependant affaibli par un vote du Parlement, à la mi-août, qui demande à la justice d'évaluer sa responsabilité dans l'effondrement de la hiérarchie militaire qui a permis la prise de Mossoul par l'EI en juin. Une commission d'enquête l'a désigné comme le principal responsable de cette défaite, acte de naissance du " califat " djihadiste.
Autre signe de pression iranienne : la semaine dernière, Qassem Soleimani, le patron de la force Al-Qods, la force d'élite extérieure des gardiens de la révolution iraniens, accusé d'agir en Irak en proconsul, se serait joint à une réunion de députés des partis religieux chiites à Bagdad, selon le quotidienAsharq Al-Awsat. En présence de Nouri Al-Maliki, le premier ministre Abadi aurait exigé le départ du gradé iranien.
Les chefs des milices chiites liées à l'Iran, que leurs combats contre l'EI ont rendu populaires, reprennent, eux, les arguments de la rue pour menacer les représentants de l'Etat. Leurs hommes se mêlent avec succès aux manifestants dans le sud du pays, notamment dans le port de Bassora, le grand débouché pétrolier de l'Irak, où ils sont plus puissants que la police. " Les chefs des milices pourraient saisir l'occasion pour s'emparer du pouvoir. De la même façon que l'EI s'est imposé dans les zones sunnites abandonnées par l'Etat ", avertit Maria Fantappieanalyste de l'International Crisis Groupà Bagdad.
Louis Imbert

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